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Mmorial Camp Boiro
Bibliothque
Kindo Tour
Unique Survivant du Complot Kaman-Fodba
Editions L'Harmattan. Paris, 1987. pages
L'agression du 22 novembre 1970 a t un prtexte abusivement exploit pour organiser, travers tout le pays, une campagne hystrique l'appui le massacre d'innocents citoyens.
D'ailleurs, le secrtaire gnral du Parti, Skou Tour
; n'aimait-il pas rappeler souvent l'adage selon lequel : quelque chose, malheur est bon ! . L'occasion tait bonne, et profitant d'une solidarit nationale, africaine et intemationale, largement exprime face l'invasion portugaise, le pouvoir politique eut beau jeu de liquider tous les gneurs, les opposants, les adversaires rels, potentiels ou mmes imaginaires du rgime. Le tout fut consomm avec une rare cruaut.
Des milliers de victimes tombrent sans savoir pourquoi elles mouraient. Les dtenus anciens et nouveaux ainsi que les collaborateurs ou assimils ont t froidement massacrs.
On tuait aux frontires ; on pendait dans toutes les rgions ; on tuait en secret dans les prisons ; on torturait ; on tuait coups de botte, de matraque, de fouet, de dcharges lectriques, de privation systmatique de nourriture - la dite noire . On tuait partout et pour un rien !
On excutait par armes automatiques au pied du mont Gangan
et Sguya
o les populations taient continuellement sur le qui-vive. Les excutions taient de plus en plus frquentes, de plus en plus massives.
Les habitants des quartiers priphriques, la lisire des champs d'excution du mont Gangan, de Farhab
et de Fissa
, terroriss et traumatiss par les concerts de hurlements et de vocifrations qui prcdaient les crpitements des armes, ont fui pour d'autres zones plus tranquilles, abandonnant habitations et vergers.
A la Maison centrale de Kindia, on tuait par le fouet, par la matraque et par les balles.
La mort sous le fouet
Aprs l'agression, bon nombre d'anciens dtenus avaient tent de fuir, de se cacher pour chapper la violence des responsables ; certains se sont perdus dans leurs tentatives. Ils ont t "ramasss", confondus, assimils aux mercenaires ou aux collaborateurs et vacus ple-mle Kindia.
Ces malheureux, dans une totale nudit, taient ligots, les coudes se touchant dans le dos, les genoux attachs et replis au niveau des coudes.
Aprs plusieurs jours de dite
et toujours dans cet tat, on les sort, un jour, vers 10 heures, on les couche sur la dalle de bton de la cour dont la temprature monte progressivement du fait de la chaleur.
Vers midi, une horde excite de malabars, tous prisonniers de droit commun, est lche par le rgisseur. A l'occasion, on a install en plein air un tabouret sur lequel sont dposes des friandises, du tabac et des allumettes pour ces tueurs, ces bourreaux gages.
De solides nerfs de boeuf, des lanires tranches de caoutchouc, sont mis leur disposition et chacun est charg de mater, de mater toujours plus fort ceux qu'on appelle les ennemis du pays
.
Au pralable, les victimes sont arroses de crsyl et on leur enduit le corps, tout le corps de sable; elles sont enfin livres dans cet tat leurs bourreaux; les coups commencent pleuvoir sans cesse jusqu' ce que mort s'ensuive.
Si, au dpart, les hurlements et les vocifrations parviennent couvrir les claquements des coups de fouet, la longue, ils s'attnuent ; et on finit par ne plus entendre que les coups ; des bouches s'ouvrent mais n'mettent plus aucun son. Abominable...
Le bourreau lui-mme transpire grosses gouttes. L'un aprs l'autre, les supplicis rendent l'me. On ricane, on dit :
Il s'est libr, il peut se reposer !
A l'poque, le dtenu tait rien moins qu'un animal et il tait trait comme tel.
Un de ces malheureux, dgoulinant de sueur, aprs un vigoureux effort, tente d'atteindre avec sa langue une minuscule flaque d'eau. D'un bond, un sbire s'approche, lui crase la bouche avec la semelle clote de son brodequin...
Le bourreau gages qui a le premier russi tuer est prsent comme un hros, les poings ferms levs vers le ciel, jubilant, fier comme Artaban ; il peut dsormais aller vers le tabouret et se servir sa guise des friandises de son choix. Le salaire de la cruaut et de l'ignominie...
Aprs un moment de repos, on lui livre sa seconde victime et il s'y mettra encore, le coeur tout aussi lger. C'est l'hystrie gnralise !
Ces sances taient frquentes la Maison centrale de Kindia. Les cadavres ligots, parfois avec des cbles, taient trans ddaigneusement, comme de la rpugnante charogne pour tre entasss, de chaque ct de nos portes o ils devenaient la proie des essaims de mouches bleues. Quelques rares fois, une vieille natte tait ngligemment jete sur leurs dpouilles mortelles.
On disait que ces hommes ne mritaient pas les prcieuses balles commandes par le Parti ; le fouet leur suffisait !
La mort sous la matraque
Aprs la remise en ordre opre par le capitaine Siaka Tour
, dans la salle no. 4 avaient t regroups ensemble tous ceux d'entre nous qui avaient tent de fuir. Ensuite, tous ceux qui, par calcul ou ignorance, avaient t utiles aux mercenaires pour leur avoir fourni quelque indication ou renseignement et enfin les Balantes
. Ces derniers, extrads de leur pays par leurs propres dirigeants, avaient t livrs au P.D.G., pieds et poings lis.
Tous les dtenus de cette salle, boucle en permanence, taient soumis au rgime de la privation totale de nourriture. Les pleurs, les vocifrations, Ies gmissements dchirants traumatisaient tout le camp de concentration.
La nuit, gnralement partir de 23 heures, une quipe compose d'une demi-douzaine d'hommes en treillis se glissait furtivement dans la salle, matraque en main. Une forte et dprimante clameur s'levait aussitt, redoublait d'intensit et quelques moments aprs, c'tait l'accalmie.
Le bruit des coups qui taient administrs aux dtenus sans force, parvenaient, malgr la distance, jusqu'aux occupants de notre salle. C'tait l'enfer.
Mission accomplie, les bourreaux en quittant la salle, jettent des coups d'oeil gauche et droite, disparaissent sur la pointe des pieds : ni vus, ni connus, ni entendus.
Le soir du lendemain, entre 19 et 20 heures, comme des charognes, les corps sont jets dans des camions pour la fosse commune.
Les fusillades
Cette pratique de la mort violente tait la plus courante.
Le peloton d'excution ne chmait pas ; les prisonniers de droit commun furent d'abord chargs de creuser les fosses communes mais, par la suite, les engins mcaniss durent entrer en action et sans arrt pour parachever la besogne.
A partir de janvier 1971, les enlvements pour la fusillade devenaient aussi frquents que massifs. Les prparatifs taient bien connus. Entre 15 heures et 16 heures, liste en main (il la consulte frquemment), le chef de poste regroupe des dtenus dans une cellule ou dans une salle, selon leur nombre. On sent un certain nervement chez les hommes de garde dont on suit aisment les va-etvient, les dialogues. Sur la table du chef de poste une grosses pelote de ficelle est dpose. Pendant que les uns coupent la ficelle en morceaux de prs de 2 m et mettent en ordre les bouts, d'autres nettoient les lampes-temptes, font le plein des rservoirs, tandis que le chef de poste change les piles des lampes-torches...
Le premier dtenu qui voit ces prparatifs par le trou de la porte revient rapidement sa place ; visiblement boulevers dans toute son assise, il ne souffle mot mais son dsarroi est vident ; un autre va voir et en quelques secondes, toute la salle est alerte. Le moral tombe aux talons ; un silence de cimetire s'installe.
Qui sera concern ? Chacun souhaite que ce soit le voisin. Les plus courageux (ou simplement les rsigns) font dj leurs adieux la salle, demandent tre pardonns pour tout manquement inconsciemment commis l'endroit d'un camarade. On rpte les messages oraux ; les adresses des familles sont prcises nouveau ; on s'treint encore dans une profonde motion.
Le repas notre plat de riz blanc servi entre 18 h et 19 h n'est pas mang. On fait sa prire, la mort dans l'me. On se couche, pas pour dormir mais pour mditer, sinon pour mieux pleurer en secret sous sa couverture l'abri des yeux indiscrets.
Quand toute la Maison centrale est plonge dans le silence et l'obscurit, vers 2 heures du matin, d'un clac que l'on veut discret, la porte s'ouvre.
Comme dans un mouvement d'ensemble parfait, les 40 ou 50
pensionnaires de la salle se retrouvent sur leur cans, les yeux anxieusement tourns vers la porte.
La lumire vive de la lampe torche balaie les deux ranges de couchettes.
Le chef de chambre est appel.
J'arrive prestement. On me pose la question de savoir si Untel est l ? L'intress rpond lui-mme :
Oui, prsent !
Le gelier enchane :
Viens, mais surtout ne prends rien du tout. C'est inutile.
Devant la porte, dans le noir, des solides sbires attendent que l'appel mette le nez dehors.
A pas lents, sous les regards mus de ses compagnons, le dtenu traverse la salle. Une fois dehors, pris dans l'tau d'acier de deux bras vigoureux, des gmissements et des pleurs lui chappent. Il se sent perdu. Son sort est dsormais connu.
Les condamns mort frocement ligots sont jets comme des sacs de marchandises entre les ridelles des camions gars de part et d'autre du portail. Les vhicules dmarrent en direction du champ d'excution. Une quinzaine de minutes plus tard, les crpitements nourris et brefs des armes automatiques nous parviennent. C'est terrible, horrible, pnible supporter.
Les geliers reviennent dans les mmes vhicules ; ils se racontent bruyamment la scne laissant tomber leurs outils (pelles, dabas) font une toilette sommaire et dans leurs commentaires, expriment leur admiration pour celui-ci, courageux, devant la mort, dnigrent celui-l pour ses cris, ses pleurs, ses lamentations inutiles.
Un soir, le capitaine Siaka Tour
, occup faire rassembler les condamns fut suppli par un dtenu qui tenait rejoindre un de ses amis, transfr selon lui, dans une autre salle.
Le capitaine regarde, sourire aux lvres, son innocent interlocuteur et lui dit :
Attends demain !
L'ami en question devait tre excut dans la mme nuit. Les excutions sommaires les plus connues ont t perptres aux dates suivantes:
Le 27 mai 1969
Les condamns mort du prtendu Complot Kaman Fodba . Dix dj cits
. Paix sur eux !
Le 2 janvier 1970
Le dernier carr des parachutistes de Lab. Le Mamadou Sow
parachutiste , originaire du Gaoual a t transport en brancard devant le peloton d'excution : il tait dj dans un tat comateux. Une trentaine de victimes.
Le 6 janvier 1971
Hauts cadres et personnalits remarquables :
En tout et avant l'aube, 70 codtenus ont t excuts et jets dans une fosse commune au pied du mont Gangan. Paix et Misricorde divines pour eux ! Amen !
Le 25 janvier 1971
Enlvement de nombreuses personnalits et hauts cadres :
Le 27 mars 1971
Les derniers (si l'on veut bien m'excepter) du Complot Kaman-Fodba :
Le 30 aot 1971
Une trentaine de victimes provenant de la seule Maison centrale de Kindia ont t liquides:
Le 18 octobre 1972
Une trentaine de dtenus sont enlevs encore Kindia pour tre excuts :
Vers la fin de 1972, me raconta un gelier devenu un intime ami, afin d'viter au peloton d'excution la tche contraignante et, il faut bien le dire, rpugnante de ramasser les lambeaux de chair ou les membres des supplicis pour les jeter dans la fosse, on prit la prcautiort de coucher les condamns affreusement ligots dans les les fosses communes avant de les arroser avec la mitraillette. Il arrivait qu'un condamn sous le tas ne soit pas atteint ; il se signalait, on le flicitait pour son militantisme . Il bnficiait alors d'une rafale, pour lui tout seul... Il ne restait plus qu' pelleter la terre sur les corps encore en convulsion...
2
Recherches actives de deux dtenus
Au lendemain du transfert Kindia du dernier contingent des dtenus du Camp Boiro, les geliers visiblement proccups, vont, viennent, ouvrent et referment les salles et cellules.
Ils sont la recherche de deux d'entre nous : les nomms Yaya Diallo, enseignant qui avait montr le gnral Lansana Dian au capitaine portugais et le capitaine Abou Soumah que l'on ne retrouve toujours pas.
Dans toutes les salles, les appels sont vains.
D'autorit, je suis appel. A la porte, je suis inform qu'une commission sigeant dans une pice voisine veut m'interroger. Je suis confondu et je me demande ce qui m'arrive encore. Vtu de mes habits encore maculs de sang coagul, je suis conduit dans un petit bureau.
L, quelques responsables assis autour d'une table branlante, le frre Fod II Camara
, secrtaire gnral, prside cette commission. Il a ses cts Mandjou Tour
, commandant d'arrondissement central et deux fonctionnaires que je ne connais pas. Ils m'observent avec attention. Finalement, ils me demandent o sont Yaya Diallo
, enseignant, et le capitaine Abou Soumah
... Je rponds que j'ignore les directions prises par l'un et l'autre aprs notre mise en libert par l'officier portugais. J'explique les circonstances de notre dpart mouvement du Camp Boiro. Ma bonne foi est vidente, mais les membres de la petite commission sont perplexes. Ils se regardent, chuchotent des mots.
Je les regarde et j'attends.
Je suis reconduit finalement sans commentaire dans la salle.
Une semaine aprs notre installation dans la salle no. 3, l'eau subitement vient manquer !
Quand nous tapons la porte, le chef de poste va vers la pompe, nous donne la preuve qu'il n'y a pas d'eau et que, de ce fait, nous ne pouvons vidanger notre demi-ft. Le pot de chambre commun, au deuxime jour, se trouve plein ras-bord.
Nous tapons, tapons tant et si bien que le chef de poste nerv, nous autorise sortir notre pot mais insiste en nous faisant remarquer que si le ft n'est pas rinc aprs la vidange, l'odeur en sera insupportable.
Six candidats sont dj prts pour sortir le lourd fardeau. Le bton cylindrique servant ordinairement de manche est pass dans l'anse. Le ft est soulev. Les porteurs se gnent, se heurtent les uns contre les autres. Le bois flchit, craque et, d'un coup, se rompt ! Le ft tombe au milieu de la salle, en se vidant d'une partie de son contenu !
Dans une clameur, toute la salle est debout. L'odeur ftide, nausahonde se rpand, emplit les lieux. Prcipitamment, le chef de poste et le porte-clefs accourent, ouvrent la porte, constatent d'un coup d'oeil l'incident, crachent de dgot, referment violemment la porte :
Dbrouillez-vous, je vous avais prvenus ! dit le chef de poste.
Chacun s'carte du ft. Les fumeurs allument leur cigarette, les autres portent leur mouchoir ou un pan de tissu devant leur nez !
Nous n'avons que nos mains nues et depuis que nous sommes l, le savon est une denre inconnue. Du reste, il n'y a pas d'eau ! Chacun dit de faire quelque chose mais avec quoi ? Personne ne veut y mettre la main.
Je me mets taper inlassablement la porte. Le chef de poste approche. Bouche terre, par la fente rouillee de la porte, je lui fais la proposition de vider, dans un premier temps, le reste du pot et, ensuite, de chercher dans l'arrire-cour tous les moyens possibles : botes vides, bouts de carton, chiffons et enfin de la bonne terre sche.. Il accepte et ouvre.
On est contraint de mettre la main dans les djections, de nettoyer le sol au chiffon, d'y rpandre de la terre sche. L'odeur s'attnue.
Mission bien accomplie. Applaudissez ! crie-t-on !
Un dizaine de jours aprs l'agression, arrivent en tat d'arrestation la Maison centrale de Kindia de hautes personnulites du rgime. Les anciens dtenus se perdent en conjectures ! La premire de ces personnalits est M. El Hadj Oumar Kounda Diallo , ancien ambassacleur, gouverneur influent de Rgion, arriv le 3 dcembre 1970 Kindia et crou dans la cellule 4. Il est suivi, quelques jours d'intervalle, des personnalits ci-aprs :
Au dpart, ces derniers s'abstiennent de tout contact, se refusent systmatiquement entrer en conversation avec les anciens dtenus. Ils ont peur de leur guigne et ont en mmoire la vaste campagne de dnigrement orchestre contre les anciens dirigeants rendus seuls responsables de tous les maux qui accablent le pays. Quelques semaines aprs, c'est la confusion totale car les deux tiers des membres du gouvernement sont arrts ! Comme on le dit, on ne sait plus qui est qui ! Dans la matine du 25 janvier 1971 , des agents inconnus arrivent la Maison centrale, s'entretiennent avec les grads au poste de police. Tour tour, seront extraites pour tre transfres Conakry les personnalits suivantes :
M. Ousmane Bald
Il est d'une dignit et d'une discrtion irrprochables. Sa hauteur de vue et son courage font de lui un homme exceptionnel. A aucun moment, il n'a tap sa porte, ni qumand le moindre service. Il tait entour de respect et d'une dfrente considration de la part des geliers mme les plus intraitables.
M. Moriba Magassouba
Il gardait, dans l'preuve un calme serein. Il avait crit dans sa cellule: Voil quatre jours et quatre nuits que je n'ai ni mang, ni bu. Si j'en meurs, c'est le P.D.G. qui m'aura tu. . Stoquement, tout de blanc vtu, il est sorti de sa cellule pour le poste de police
Mme Hadja Loffo Camara
Responsable femme, ayant toujours fait preuve d'un dvouement exemplaire. Au dbut, les geliers la terrorisaient, la couvraient de sarcasmes. Mais, la fin, ils durent lcher du lest et reconnurent en elle une grande dame. Au moment de son dpart , elle sollicite et obtient la permission d'approcher la cellule 3. Devant cette porte, elle se baisse, hle discrtement El Hadj Baba Camara
et lui fait ses adieux. Pour sceller leur vieille amiti. El Hadj Baba Camara sort par la fente rouille de la porte l'auriculaire gauche que Hadja saisit par le sien gauche et retient quelques instants. Hadja Loffo, en larmes se relve. Bouscule, elle est conduite au pas de charge jusqu' la jeep qui dmarre aussitt.
M. Kara Dessouffiana Keita
Imperturbable dans l'preuve, il affichait son optimisme habituel.
M. Almamy Balla Fofana
Revenu quelques annes seulement en Guine aprs un long sjour l'tranger, il ne comprenait rien ce qui lui tait arriv et ne s'expliquait pas son calvaire. Comme les autres, il a t transfr . L'on n'a jamais plus entendu parler de lui ! Trois mois aprs ces mouvements de personnalits , nous apprendrons avec consternation que
MM.
ont t pendus
au fameux pont du 8 Novembre .
Paix leur me et que Dieu leur accorde son Paradis. Amen !
5
La distribution de couvertures
Un matin, j'aperois sur le bureau du chef de poste une pile de couvertures neuves que les agents comptent et recomptent.
Je tape la porte, tape encore ; le rgisseur me fait venir et me demande ce que je veux. Je sollicite des couvertures pour les co-dtenus de ma salle : il fait froid la nuit, certains de mes camarades passent la nuit marcher ou faire de la gymnastique. Il me prcise :
Il y a cinquante couvertures pour plus de deux cent cinquante pensionnaires. Combien en voudriez-vous pour votre salle ?
Je rponds que je m'en remets son apprciation. Il me regarde droit dans les yeux, et m'invite rentrer. Il verra.
Dans la salle, c'est dj l'impatience. Quels sont ceux qui vont en avoir ? Nul n'en sait rien.
Le rgisseur en entrant dans la salle ordonne que chacun regagne sa place. Ainsi dit, ainsi fait. Il fait dposer par le chef de poste quinze couvertures sur les premires couchettes, tourne les talons et s'en va sans souffler mot.
J'avais moi-mme une couverture, bon march, rugueuse, mais bien chaude, indispensable sous ce hangar o le vent frais s'engouffre avec violence.
On devra utiliser ces couvertures tour de rle. En effet, quand un dtenu est en plein sommeil sous sa bonne couverture, un autre tout grelottant, n'en pouvant plus, n'hsitera pas le rveiller discrtement pour le prier de lui venir en aide (entendez : lui prter au moins sa couverture).
A force de suppliques pressantes et doucereuses, le dormeur finit par accepter, quitte occuper son tour son temps de veille par des prires ou encore, marcher un bon moment en tous sens dans la salle.
Ce qui est vrai en ce lieu, c'est qu' toute heure du jour et de la nuit, aucune couverture ne repose sur un lit : quelqu'un en est toujours envelopp.
C'est la solidarit qui prime. L'hygine est devenue un vain mot.
Un matin, dans une brve vision qui met fin mon sommeil, je perois que mon plat de riz sera renvers et que les grains seront disperss sur une bonne surface. C'est l'unique plat de riz pour les 24 heures. Donc, je dcide de faire attention pour ne pas rpandre par maladresse ce prcieux repas...
Ds que je suis servi, je pose l'assiette terre, je m'assois sur place ct et commence prendre les premires poignes de riz quand, dans une folle course, passe proximit un compagnon, dans un brusque mouvement, je me saisis de l'assiette, la soulve pour qu'elle ne soit pas pitince mais, hlas ! 'est dj l'irrparable ! le pied du coureur a heurt l'assiette qu'il expdie plus d'un mtre cinquante de moi...
Comme je l'ai vu en rve, les grains de riz sont rpandus sur une grande surface.
Le coureur fou, s'excuse, remet quelques grains dans mon assiette vide.
Cela de loin ne compense pas mon plat de riz mais, que faire ?
Les autorits, par l'intermdiaire du rgisseur de la Maison centrale, demandent que soit dsign un porte-parole des cinquante pensionnaires de la salle T. F. (des Travaux forcs).
Les candidats se prsentent.
Je reste indiffrent malgr les pressantes invites de mes amis.
Aprs analyse, en raison des services rendus, la salle l'unanimit, me dsigne, m'impose le tle de chef de chambre . Tche difficile et de nul repos: servir de tampon entre des geliers arrogants et inhumains et un paquet de dtenus de toutes provenances n'est pas chose facile, les niveaux de comprhension et les faons de voir les choses sont parfois diamtralement opposs entre les uns et les autres !
La tche n'est pas aise mais j'entre en fonction quand mme en priant Dieu de m'assister.
Dans la salle cohabitent :
Tout ce monde croit encore dtenir une parcelle d'autorit dans la salle. Et puis, il y a les gardiens des difices privs en ville, les dtrousseurs de grands chemins ramasss aux frontires, les commerants mercantilistes et cette cume des grandes villes que sont les dlinquants de tous bords. A ce monde htroclite, il faut ajouter la diversit des ethnies de Guine ainsi que les trangers:
Ajoutez tout cela, la grande disparit des ges (entre 20 et 70 ans), et vous aurez une ide de l'atmosphre sociale qui peut prvaloir dans la salle T.F. .
Y sont aussi rassembls, faute de locaux, des dtenus dont certains ont accus leurs semblables de crimes contre la Suret de l'Etat ! (ces hommes, replis sur eux-mmes, que les atroces difficults de la longue dtention exasprent ont accumul des haines qui se cristallisent et ils n'attendent qu'une occasion pour se battre mort.
Chacun de ces dtenus est un revendicateur effrn qui tient tre satisfait travers des sousagents irresponsables !
Le premier problme pineux dont dpend mon ingignifiante autorit est la rpartition quitable de la nourriture et de toute autre denre qui nous est attribue.
Les geliers ne me facilitent pas la tche. Ils envoient toujours la balle dans mon camp , referment brutalement la porte: moi de jouer !
Quand les autorits suprieures viennent, je suis appel au poste de police. On dit partout que mon cas n'est plus semblable aux autres ; je suis le seul survivant du prcdent complot dit Kaman-Fodba , tandis que mes administrs , sont de la 5eme Colonne . Donc, je dois avoir les oreilles attentives, les yeux grands ouverts et, en outre, mon cerveau doit pouvoir enregistrer tout ce qui se passe dans la salle. J'coute, en silence, ces propos qui inquitent mes frres et les gardes dans leur ensemble. Avec l'exprience, je me suis fait une ligne de conduite : je dis aux uns et aux autres que si je peux me cacher pour agir dans le noir contre eux, je ne pourrai jamais me cacher de Dieu Tout-Puissant ; comme je crois fermement en Dieu, quelles que puissent tre les circonstances, je ne verserai jamais dans la dlation. Telle est mon intime conviction et, grce Dieu, je n'ai pas un seul instant dvi de la voie que je me suis trace jusqu' la fin de ma dtention.
Parfois, j'ai reu une bassine de riz et de sauce pour la salle. Le partage quitablement fait, il n'y a d'abord eu aucun problme. Mais, la longue, des camarades ont commenc crire leur nom sur le bord de leur assiette en aluminium, en dformer le fond avec des cailloux pour l'approfondir; d'autres refusent l'assiette portant bien net leur nom pour se saisir d'une autre qu'ils croient mieux servie...
Pour un rien, on en vient aux coups de poings. Une arrte, des branchies, une nageoire, une queue de poisson, autant de sujets de disputes. Quant aux discussions orageuses, elles n'en finissent pas.
Parfois, pour les cinquante rationnaires, on me donne 50
oranges de grosseurs diffrentes et dont quelques-unes sont compltement avaries ! A qui les donner ? Moi je peux bien en prendre une mais les mauvaises autres, qui les attribuer ? En pareil cas, je mets le tout dans un seau. Toute la salle debout m'observe, chacun sa place. Quelqu'un porte le seau plein de fruits et me suit. Je mets la main droite dans le seau derrire moi, je ne choisis pas ; le fruit que je saisis est remis celui qui se trouve, mon niveau, droite ; avec la main gauche, le fruit saisi est remis ma gauche... Je marche ainsi jusqu'au bout de la salle ; le dernier fruit me revient. Il n'y a pas eu de discussion.
C'est un peu plus compliqu avec les ananas. Il faut les plucher, les trancher quitablement. Au partage, le dtenu hsite, cherche, tourne et retourne toutes les tranches, il voudrait choisir le plus gros morceau, fait perdre le temps. Il se dit que ce fruit contient beaucoup de vitamines et que le choix doit tre judicieux.
D'autres fois, ce sont des mangues greffes qu'on reoit raison d'un fruit pour deux. Je les distribue comme les oranges et bananes, sous les yeux intresss de la chambre. Il n'est pas rare qu'une chaude discussion clate entre deux voisins, car non seulement le fruit doit tre tranch avec une rare dextrit, mais le noyau pose un problme ; il est pris comme de la kola certains lui attribuant des vertus surnaturelles et il est bien difficile partager !
Un autre problme est le partage de la miche de pain en quatre parties gales. Il faut coucher lgrement la miche sur l'index tendu l'horizontale ou le tenir entre les ongles du pouce et de l'index ; quand l'quilibre de la balance romaine est ainsi obtenu, le pain est coup en ce point prcis. L'opration de pese la romaine continue ensuite pour chaque moiti de la miche entre voisins. Il convient, en effet, de tenir compte de ce que, quand le bout est arrondi donc aminci, il doit logiquement gagner en longueur pour que le partage puisse tre quitable.
Les discussions dgnrent souvent en injures et en changes de coups ! Un jour, on me tend un pain en supplment. Je le refuse la surprise gnrale de la salle. Ce refus catgorique s'explique aisment : je fais ainsi l'conomie d'une violente altercation, car je serais bien incapable de partager un pain en cinquante morceaux absolument gaux !
La premire fois qu'on nous a accord du savon, Kindia, on ne m'en a remis que deux barrettes, de fabrication locale, partager. Longtemps, j'ai cherch la solution ce casse-tte et n'ai rien trouv. J'ai demand conseil et chacun m'a rpondu qu'il attendait sa part et que le reste n'tait pas son affaire ! J'ai obtenu du chef de poste un double-dcimtre ; chaque plaquette de savon devait avoir l'paisseur d'un biscuit ! Je n'y pouvais rien, aucune contestation n'tait possible : c'est le systme mtrique qu'il aurait fallu mettre en cause !
Une autre fois, la demande de la salle, on m'apporte une poigne de sel. Je pensais conserver ce sel... pour assaisonner, en cas de besoin, la sauce commune. Mais voil que chacun revendique sa part qu'il veut conserver tout seul. Rien de grave ! J'tale un torchon sur le sol, m'agenouille ct, trs srieux et la mine grave, cuillre cal la main je parviens obtenir les cinquante tas requis. Chacun prend sa part, le dernier tas me revient. Moussa Camara n'est pas content ; il estime que des 50 tas, il est rest des grannuls de sel qu'il voudrait bien partager avec moi... Pour mettre fin toute discussion, je lui remets le torchon et tout son contenu !
Je reois, un jour, une cartouche de 10 botes d'allumettes M'Balia qui comportaient gnralement de nombreuses malfaons ; il a fallu vider toutes les dix boites et en compter les brins. La division est faite, il reste quelques brins : il seront conservs par le chef de chambre dans l'intrt de la salle...
Outre cette dlicate responsabilit de partageur , le chef de chambre assume toutes sortes de fonctions. Il doit en particulier constamment s'occuper des malades, des paralyss, laver leur linge, leurs assiettes et cuillres ; se battre, tant l'intrieur qu' l'extrieur de la salle, pour amliorer leur sort autant que faire se peut. Le chef de chambre porte sur son dos ces squelettes humains devant l'infirmier major, le lieutenant Barry , qui il doit expliquer et plaider leur cas. Gnralement, le major me comprend. Il m'apporte aide et assistance comme il le peut. Un jour, je porte sur le dos, Bald Boubacar , chauffeur paralys depuis plus de 3 mois. Le major Barry veut bien lui faire une injection intramusculaire mais o ? Il cherche, tourne autour du malade assis sur le banc, tate, pince, par-ci, par-l. Il ne trouve aucun muscle apte recevoir l'injection. Il me met quelques comprims dans un cornet, et appelle le suivant. Je recharge la loque humaine sur mon dos pour la salle...
Certains supplicis au pnenmatique lors des interrogatoires dans la cabine technique , ont souvent le gros intestin, qui paradoxalement ressort par le rectum en cas de constipation. Au hurlement de ces malades en difficult, le chef de chambre doit courir au pot, coucher l'intress et repousser avec les doigts le gros intestin. Le Ghanen, Kodjo Coffee , ancien garde du corps du docteur N'Krumah est paralys. Chaque fois qu'il doit &laqno; faire ses besoins , le chef de chambre place sous ses fesses une plaque de tle pour recueillir ses dchets verser dans le pot.
Un matin, le vieil adjudant-chef Mamadou Camara , m'offre un bel pi de mas grill au charbon. Il m'invite le manger sur place. Je le prie de me laisser rintgrer la salle. Il accepte contre-coeur. A la vue du mas, les yeux de mes compagnons ptillent. Je distribue quelques grains par-ci, par-l dans les mains qui se tendent. Amadou Sidib constate que son voisin quelques grains de plus que lui, il me traite d'injuste, de lche. Je ne rponds pas, ce serait peine perdue.
Il convient d'ajouter que le chef de chambre est aussi le juge de son petit monde ; juge sans comptence, ni autorit, il est vrai.
J'ai eu juger un diffrend qui avait oppos M. Elie Hayeck
, commerant libanais et le Ghanen Kouassi Kossi, qui avait drob au premier une souris prise au pige et que M. Hayeck avait eu soin de bien griller un feu de bouts de carton ! C'tait le djeuner prpar par le richard libanais incarcr dans notre salle depuis plus de deux ans Kouassi plaide coupable; Ellie Hayeck exige rparation, mais Kouassi insolvable !
Dans la salle, certains lments sont connus pour leur humeur chagrine ; leur imagination morbide se plaisant casser une situation dj loin d'tre agrable. Un samedi soir, alors que dans un calme relatif chacun rumine de sombres penses, un camarade dit :
Nos femmes en grande toilette doivent tre dans les bras de leurs amants.
Un autre de protester :
Pas ma femme !
Fiche le camp, rtorque le prernier, c'est pareil pour toutes les femmes !
Et ils bondissent la rencontre l'un de l'autre. On en vient aux coups de poings. Il faut juger : longue discussion, les positions sont irrductibles...
Pendant une priode - courte heureusement - notre salle s'est trouve soudainement encombre par deux nergumnes, bandits de grands chemins, ayant longtemps vcu ensemble en zone frontalire, cheval entre le Liberia et la Sierra-Lone. Il s'agit en l'occurrence de Moussa Camara
et de Mamadou Sidib
, acolytes de longue date. Ils tenaient tout prix sortir de cet enfer mme en usant de la dlation.
Ds qu'ils avaient connaissance de la moindre communication avec l'extrieur ou d'un propos malveillant l'endroit du rgime, ils se htaient de taper violemment la porte, rclamaient la prsence de hautes autorits pour, disaient-ils clairement, faire fusiller toute cette salle remplie d'anti-Guinens ! Inaccessibles aux prires, aux humbles supplications de toute la salle en moi, ils avaient dj fait arrter et incarcrer plusieurs agents de l'ordre surpris par eux en train de rendre de menus services des dtenus.
On avait peur de M. Moussa Camara et de Mamadou Sidib comme de la peste. Un jour n'en pouvant plus, en ayant assez des interminables et vaines prires adresses en vain aux deux larrons, je profite de la prsence du rgisseur et je prononce un violent rquisitoire, fort applaudi, contre les deux nergumnes qui alors seront sortis de notre salle pour rejoindre une autre cellule.
La chambre a respir d'aise un moment et nos deux nergumnes nous reviendront assagis.
Les prisonniers de droit commun de la Maison centrale de Kindia taient nourris de manioc prpar de trois manires : frais, bouilli ou en pte, appel tooh
. A titre de provision, deux ou trois chargements de manioc avaient t dposs au magasin par les camions. Chaque matin, des prisonniers taient chargs de l'pluchage et du schage de ce manioc.
Les dtenus politiques, tout juste nourris pour ne pas mourir, survivaient dans une fringale perptuelle. Certains taient prts toutes les humiliations, toutes les bassesses pour obtenir quelques tubercules. Mais les plucheurs ne voulaient rien cder gratis. Couchs plat ventre, nez terre, avec leurs mains suppliantes sorties par les fentes rouilles des battants, les dtenus mendiaient, qumandaient avec insistance en invoquant tous les saints, couvraient de bndictions le bandit de grand chemin galement crou l, qui daignait parfois lui jeter un petit tubercule dans la main telle une aumne ! Le qumandeur aussitt servi cde sa place un autre et le scnario recommence ; mmes supplications, mme verbiage, mme rsultat.
Bientt un dtenu sort par la fente de la porte un beau mouchoir de poche ; un second sort une serviette de toilette ; un troisime, une chemise usage et le march prend forme !
A mesure que les jours passent, des habits et mme des alliances qui ont chapp aux fouilles passent par le bas de la porte pour se retrouver entre les mains des escrocs...
Un de nos compagnons dont je veux taire ici le nom, actuellement haut fonctionnaire du secrtariat d'Etat aux Affaires sociales, expdie par la mme voie un bel ensemble kaki neuf (!). En change, il reoit cinq maniocs que nous croquons en l'espace de quelques minutes. Il est rest, par la suite, six mois durant, nu, expos au froid et aux innombrables piqres des moustiques. Il faisait piti mais que faire ?
Le peu de manioc pluch est expos au soleil sur la dalle de bton constituant notre toiture. Le soir, quand les militaires y montent pour assurer la garde, ils sont vivement sollicits. Ils en jettent alors par poignes travers les barreaux de nos fentres. On se rue dessus, sans vergogne, sans retenue comme des fauves dans un jardin zoologique !
Nous djeunons au manioc sec, dnons au manioc sec. L'ennui est qu'il ne peut pas tre mang discrtement. On l'crase dans la bouche comme un chien croque un os dur. Le voisin alert sollicite, tout de suite, un morceau du remde blanc . C'est bien pitoyable surtout pour les trangers blancs qui ne sont pas en reste.
Ce rgime, paradoxalement, a eu des effets insouponns : nombre de ceux qui se plaignaient de maux d'estomac ont t guris ; tel autre est parvenu enfin se passer de son dentier... On disait en fin de compte: Vive le rgime de manioc sec !
Avant la mise en ordre opre par le capitaine Siaka Tour, un commerant originaire de Pita et dont je voudrais taire le nom a transit dans notre salle. Il portait alors un boubou noir infest de poux ; partout des oeufs, partout des petits nouvellement clos et des gros dambulaient en tous sens sur ses habits et sur son corps. Il ne s'en proccupait nullement. Tout le monde s'cartait de lui.
Avec les changes d'habits, les prts de couvertures, ces parasites s'taient rpandus avec une rapidit dconcertante. En quelques semaines, chacun en avait des milliers. Il y en avait partout, comme des fourmis: dans les couchettes, dans les habits accrochs aux pointes fixes dans le mur, dans les cheveux, dans les aisselles poilues et ailleurs, il en tombait mme de la dalle du toit.
Comment s'en protger ? La lutte contre ces parasites, bien que perdue d'avance, tait permanente. Du matin au soir, chacun en faisait sa proccupation majeure. On l'crase entre les ongles des pouces sur la couverture, sur l'habit tal mme le sol ; on l'crase la bouteille utilise comme rouleau compresseur, dans l'arrire-cour l'occasion des bains de soleil ; on secoue avec force les habits pralablement tals au soleil, les poux en tombent parfois, par milliers, demi-morts de chaleur !
On n'oubliera jamais dans cette lutte de tous les jours notre ami, M Ellie Hayeck
, assis en tailleur, les lunettes au bout du nez, pench sur ses habits, recherchant avec application ces bestioles qu'il crasait sur le fond plat d'une bote vide. On le taquinait en lui demandant ce qu'il faisait. Dans un bon peulh, il rpondait :
Midho fuyhude karan !
(j'crase des poux !)
Certains d'entre nous en mangeaient, estimant que ces poux taient gorgs de leur sang et qu'ils rcupraient leur bien en les mangeant.
Notre btiment avait plus de 5 mtres de large ; un fil de fer tendu courait sur le mur du fond. Un jour, les poux partis d'un habit qui y pendait ont, la queue-leu-leu, russi envahir les deux murs opposs !
Parfois, pour dbarrasser un habit du maximum de poux possible, on le tenait par un pan, on le brossait avec l'aide du balai de la salle ou bien, plus simplement, on tapait dessus vigoureusement.
Inquites par l'invasion toujours croissante de ces bestioles, les autorits dcident de les dtruire une fois pour toutes. Tout le monde est mis poil. Tous les objets, jusqu'au moindre bout de tissu, sont ramasss, rassembls pour tre immergs dans un ft plein de crsyl en bullition. Brasss dans ce bain bouillant l'aide de longues perches, tous les effets sont ensuite exposs au soleil avant d'tre rendus leurs propritaires. Il s'ensuit une accalmie de quelques jours.
Peu de temps aprs, un gros taureau-pou fait son apparition et, une semaine aprs, le combat avait repris de plus belle ! Ce parasite a la vie dure.
A la longue, tous nos corps taient rongs, rendus rugueux par les morsures de ces insatiables parasites qui n'arrtent pas de sucer le peu de sang qui coule encore dans nos veines.
Trois ans aprs, les mmes poux taient toujours l, prts au combat.
10
Methodes d'enqute de la commission
Des bureaux et des habitations du Camp militaire de Kindia avaient t amnags en hte pour servir d'annexe la Maison centrale, de salle d'interrogatoire et de cabine technique
.
Dans cette prison annexe taient incarcrs de nombreux dtenus, pour la plupart des anciens ministres et hauts cadres dont les interrogatoires n'taient pas termins.
Selon des amis qui y avaient sjourn, la commission d'enqute tait compose d'officiers de la Gendarmerie ; elle tait en constante liaison avec la capitale et les jeeps transportaient des colis (entendez des dtenus) dans les deux sens.
Cette commission fut prside, un moment, par M. Alafaix Kourouma
; puis ce fut M. Emile Ciss
, un fanatique du Parti, nomm entre-temps, gouverneur de la Rgion administrative de Kindia.
Sous l'autorit de ce nouveau prsident, les svis et les tortures furent plus cruels, assortis de raffinements diaboliques : pneumatique, lectrodes au sexe, agenouillement sur graviers, etc. Les hauts cadres taient battus mort. A la Maison centrale, I'anxit tait totale.
Ceux qui passaient devant cette pouvantable Commission revenaient les membres dchirs aux coudes et aux genoux, le dos zbr par les nerfs de boeuf servant de fouets.
Le tlphone de campagne
inconsidrment utilis avait fait des blesss graves et provoqu des troubles chez nombre de dtenus.
Parfois le matin, les officiers de la gendarmerie faisaient leur entre dans l'enceinte de la Maison centrale et paradaient au milieu d'une cohue muette, transie de peur.
C'est cette poque que notre pauvre ami, Oury Missikoun Diallo
passa l'interrogatoire .
Administrateur civil, intelligent, de constitution dbile, il est press de questions, battu, terroris, contraint de dnoncer des comploteurs qu'il ne connait mme pas ; puis, extnu, il se retrouve avec trois feuilles blanches et un bic .
Sur la premire feuille, il doit inscrire les noms de 25
cadres et intellectuels opposs au rgime. Sur la seconde feuille, les noms de 25
commerants et hommes d'affaires sympathisant du Front
, et, sur la dernire, les noms de 25 militaires et paramilitaires hostiles la Rvolution.
Les membres de la commission pour l'aider , lui soufflent des noms qu'il doit reconnaitre, forcment, et il les inscrit. Si dans ses recherches personnelles, il se trompe par malheur et porte le nom de quelqu'un jug bon militant , il est schement rappel l'ordre et somm de rayer ; il doit faire attention ne pas semer la confusion , ne pas brouiller les pistes .
Deux heures aprs, les trois listes sont dresses, soixante-quinze innocents y sont dnoncs ple-mle.
Tout honteux, Missikoun rintgre la salle. Il est accueilli avec intrt, au milieu de toute l'assistance. Il avoue avoir dnonc, sous la torture, soixante-quinze innocents. A ces mots, un toll de protestations et d'injures clate : Missikoun est trait de lche, d'ordure, de chiffe ! Il rpond laconiquement :
Comme vous devez y passer, vous verrez bien...
Les paris sont faits.
Missikoun vit dans l'isolement ; il n'en fait pas un problme.
Deux semaines aprs, ses compagnons passent l'interrogatoire. En revenant, tte baisse, humili dans son amour-propre, Hayeck, son retour tente de se suicider. Il a fallu le placer sous la surveillance vigilante du chef de chambre. Il se disait qu'il ne voulait aucun prix, se retrouver face ces personnalits de Lab dnonces par lui sous la torture.
En dernire position
, ce fut le tour de El Hadj Oumar Kounda Diallo
, rsolu mourir sous la torture plutt que de dnoncer des innocents. Parti en excellente condition physique, il revint 4 heures aprs soutenu par deux geliers qui l'introduisent et l'abandonnent la porte de la salle. Dans un lan de solidarit, toute la salle se mobilise, le transporte et le couche. Il souffre atrocement, les bras sont enfls, les coudes prsentent de vives blessures. Il ne peut se tranquilliser sur sa couchette. Il demande, sans arrt, boire ; or depuis quelques jours nous sommes soumis la dite ; les gardes nous vendent 300 sylis une Guigoz remplie d'une eau trouble, et il faut les prier par-dessus le march.
Quelques heures aprs, reprenant lentement ses sens, Kounda Diallo dans un souffle, peine audible, nous dit sa satisfaction de n'avoir pas dnonc des innoccnts. Il se rtablit progressivement mais aux coudes et aux genoux les plaies sont peine fermes par des plaques de sang coagul. Il marche encore difficilement, ses mains sont toujours inertes; il faut tout faire pour lui.
Quelques jours aprs, un matin, la porte s'ouvre, M. Oumar Kounda
est demand; un officier de la Gendarmerie le presse de faire vite. Toute la salle spontanment debout, l'entoure, le supplie avec insistance de faire comme tout le monde, de ne pas se laisser torturer sans raison. Kounda, harcel, est mis en demeure de donner sa parole d'honneur ; il le fait contre-coeur.
Revenu du Camp trois heures aprs, il est encore une fois en piteux tat : ses blessures qui se cicatrisaient se sont rouvertes, le pus et le sang coulent, un genou lui fait atrocement mal; on en extrait un morceau de granit...
Il nous explique : alors qu'il tait agenouill sur des morceaux de granit rpandus sur le sol carrel, un gendarme s'tait assis califourchon sur ses paules. Il prsente partout des plaies saignantes. Finalement, il avait crit comme tout le monde les noms et prnoms de 75
innocents dont chacun dnoncerait aussi 75
autres !
C'est la trouvaille de la Commission d'enqute
prside par M. Emile Ciss
.
Un jour, en revenant du camp o il avait t convoqu pour l'enregistrement sur bande et la signature de sa dposition, Kounda m'appelle ses cts. Il me dit:
Je vais te charger d'une commission pour M. Mamadou Tounkara. Je suis convaincu que je ne sortirai pas d'ici vivant. Ce que l'on m'a fait crire, lire, enregistrer et signer est extrmement grave ; chaque ligne de cette dposition de quatre pages signe ma condamnation mort ; la Commission a obtenu ce qu'elle voulait, le reste n'est plus qu'une question de temps. Dites Nn Gall
, Mamadou Tounkara
, tous les miens et autres parents que j'ai t victime d'une affreuse cabale. Personne n'y croira d'abord, l'enregistrement est fait pour confondre et convaincre tout le monde. Mais l'Histoire se chargera de rtablir la vrit.
Le 30 aot 1971
, Kounda
et d'autres cadres, cruellement ligots, transports au pied du mont Gangan furent excuts sommairement.
Pauvre Kounda ! Je devrais dire Brave Kounda !
Repose en paix et que Dieu t'accorde sa Misricorde, son Paradis. Amen !
M. Emile Ciss , extrmiste du Parti, prsident de la Commission d'enqute, nouveau gouverneur de la Rgion administrative de Kindia est nanti des pleins pouvoirs, du droit de vie et de mort sur tous les dtenus incarcrs la Maison centrale.
Un jour, au dbut du mois d'avril 1971, l'ensemble des dtenus est ahuri de constater la mdiocrit de sa nouvelle ration de riz blanc. En tout et pour tout : quatre
cuilleres pour vingt-quatre heures et, en complment, un ft rouill plein d'eau trouble.
La chambre est bouleverse; par groupuscules, on en discute : certains estiment qu'il s'agit d'une crise passagre, les autres que l'objectif consiste nous tuer petit feu ! Analyse sous tous ses aspects, la situation reste proccupante.
Difficilement, les jours dfilent.
Je tape indfiniment la porte. Timidement, le chef de poste approche. Il est immdiatement pris et oinc, sans chappatoire possible dans le feu crois des questions embarrassantes des dtenus soutenus par les anciens ministres MM. Alpha Amadou Diallo
et Tibou Toukara
. Il dclare ne pas pouvoir nous rpondre mais voudrait en rfrer son chef direct et au gouverneur. Pendant quelques jours, il ne rapparat pas. Nous n'avons pas d'interlocuteur valable ; nos questions, les gardes auxiliaires haussent les paules et s'loignent.
Dans la salle, un silence de cimetire succde aux protestations. Ceux qui le peuvent, recherchent indfiniment les excrables poux dans les plis ct les coutures de leurs loques ; certains restent allongs sur leur couchette, nuit et jour ; d'autres ont encore la force de prier assis et d'grener leur chapelet en boulettes de mie de pain qui ne tarderont pas tre manges.
Le moral n'est plus au talon , mais la plante des pieds ! A vue d'oeil, la sant de chacun et de tous s'tiole lentement.
A la corve d'eau, aucun des 45
dtenus de la salle n'est plus capable de porter seul un seau de 15
litres. Il faut deux bras et une pause de quelques secondes pour le parcours des quinze mtres qui sparent la pompe de notre ft rouill.
Quand on ouvre notre salle pour une corve quelconque transport d'eau, vidange du pot ou de la poubelle comme une meute de chiens lchs, nous fonons sur la poubelle que l'on renverse. Son contenu est parpill sur le sol; on y recherche les restes de repas, des crotes de pain ou des morceaux de manioc jets par les geliers ou les prisonniers de droit commun. La trouvaille est avale sur place pour viter tout ventuel mendiant.
Au fond de la salle, des piges sont monts pour capturer des rats et des souris. Ce n'est pas facile ; ces parasites sont trs russ ; ils s'gaillent au moindre geste et au moindre bruit. Les piges ? Ce sont un vieux seau et un van. Sur le sol sont rpandus des grains de riz ; on incline le seau ou le van, soutenu par un bout de bois auquel est attache une longue ficelle. Ds que les rats ou souris sont nombreux dans le pige, l'utilisateur tire sur la ficelle, les malheureuses btes restent prisonnires.
M. Elie Hayeck , le pigeur expriment, porte en hte son gant de fortune ; avec une couverture, il enveloppe le bord du seau ou du van pour viter toute fuite. Il capture les rats et les souris ; gnralement, aucune bte ne s'chappe ; brl au feu obtenu partir des bouts de carton, le succulent djeuner du richard Libanais est prt.
Une nuit, un chat s'introduit, par mgarde, par le trou d'vacuation des eaux uses. Cette issue obstrue, la bte traque est prise, enveloppe dans une paisse couverture. Elle miaule pitoyablement, se dbat, griffes dehors. Rien faire, notre ami Moussa Camara refuse de lcher prise. Il veut la manger. Moussa renvoie, avec arrogance, ceux qui tentent de le rappeler la raison.
Nous pressons notre doyen, EI Hadj Mamadi Dian
ancien haut-commissaire aux Comptes d'intervenir. Il appelle Moussa Camara :
Mon fils, tu sais bien que le chat est rput pour tre un grand sorcier . Si tu t'amuses avec a, tu as une terrible guigne pour le reste de ta vie et je ne crois mme pas que tu puisses sortir de cet enfer !
Moussa Camara, sans mot dire, rejette brutalement le chat, secoue vigoureusement sa couverture et rejoint sa couchette. La sagesse de Mamadi Dian a sauv le pauvre chat.
Au bout d'un mois de ce calvaire, personne n'allait plus au ft servant de tinette; en quelques semaines, nous avions perdu cinq de nos compagnons et rien ne nous faisait esprer des lendemains meilleurs.
Devant cette situation, les sages de la salle se runissent, dcident de faire des prires collectives, Dharias , pour solliciter d'Allah Tout-Puissant d'abondantes nourritures pour toute la Maison centrale.
Bien que tout le monde soit volontaire, une trentaine
de pratiquants convaincus sont tris sur le volet. Les sances de prires, prsides par le docteur Alpha Amadou Diallo
, ancien ministre, commencent avec ferveur et dans une foi profonde en Dieu Tout-Puissant, le Misricordieux, le Sauveur des hommes.
Avec dtermination, les ablutions sont faites dans les conditions requises, les versets prononcs correctement ; chacun en tire une satisfaction intime.
Chaque participant est invit implorer Dieu dans sa langue maternelle car Allah comprend toutes les langues. Ces prires collectives ont lieu, pendant la journe, aux heures habituelles de prires et, la nuit, toutes les deux heures.
Au 5me jour, notre ami le chauffeur Boubakar Bah
, malade et paralys depuis 3 mois, rve que Dieu a exauc nos prires mais qu'il nous est indiqu de faire le sacrifice d'un plat de riz.
Apprenant cette nouvelle, des amis protestent, estiment non crdible ce rve qui, selon eux, aurait t imagin par Bah en vue d'obtenir de la salle et pour lui-mme une poigne de riz en plus de ses quatre cuilleres quotidiennes !
Les sages se concertent, dcident de faire l'aumne du plat de riz, mais o le prendre ?
Avant la distribution du repas, nous dcidons de prlever sur chacune des 45
assiettes, une cuillre caf de riz, ce qui constituerait le plat offrir en sacrifice.
Cette assiette de riz est crmonieusement offerte Boubakar Bah
que toute la salle observe avec avidit...
Trois jours aprs
, un matin vers 7 h 30, d'un clac ! notre porte s'ouvre livrant passage au capitaine Siaka Tour
encadr d'agents de la Scurit fortement arms. Il fait quelques pas l'intrieur de la salle et s'arrte en s'criant:
Mais a ne va pas ici ? Qu'est-ce qui se passe ? Vous tes sales, maigres. Pourquoi cela ?
Le chef de chambre s'approche de lui, le salue respectueusement et lui dit:
Mon capitaine, nous mourons de faim ! Avec le capital prcieux de confiance du Parti et du Gouvernement qui repose sur vos paules, aidez-nous, pour l'amour de Dieu ! nous sommes malheureux, notre vie est en danger ! Depuis deux mois, nous vivons dans une totale disette ; cinq des ntres sont dj morts ! Nous avons, plusieurs reprises, suppli le lieutenant Sidy Sakho
de vous mettre au courant et de plaider notre sort. Si vous n'intervenez pas, au plus press, c'en est fait de nous.
Visiblement courrouc, s'adressant au-dit lieutenant Sidy Sakho
, le capitaine lui demande pourquoi il ne lui a pas rendu compte de cette situation ? Le lieutenant commence par lui dire :
C'est le gouverneur qui m'a dit...
D'un ton sec, le capitaine lui coupe la parole : Comment peut-il lui parler du gouverneur ? Et il enchane :
Tu peux me parler du gouverneur, toi ? Tu avais t mis la retraite. Tu avais rejoint ton village Komodou. Je t'ai fait revenir pour te charger de tout ce qui concerne les dtenus politiques de Kindia. Aujourd'hui, tu me parles du gouverneur de rgion Emile Ciss
? Je vais donc te dcharger de ces fonctions, tu vas rejoindre ton village ! Tu n'ignores pas que toi comme moi, nous pouvons nous retrouver dans cette prison ! Ceux qui sont l ne l'ont jamais souhait ! Mme si demain nous devons les fusiller, nous devons les nourrir dcemment ! Ah, le gouverneur Emile Ciss
a cru devoir les affamer. Je l'arrterai son tour, je l'affamerai comme eux !
Le lieutenant Sidy Sakho
tente de demander pardon, de supplier le capitaine ; toute la salle proteste. Il est isol. Quand il veut parler, nous parlons tous la fois et notre brouhaha couvre sa voix. Il se dcoiffe, commence transpirer, bguye, et est incapable de placer un mot.
Le capitaine Siaka Tour
s'adressant alors aux dtenus promet pour le lendemain un changement qualitatif et quantitatif de notre rgime alimentaire. Progressivement, il se dcontracte, affiche la bonne humeur. Le chef de chambre veut en profiter pour lui exposer, avec dfrence, toutes nos dolances. ll nous coute avec attention et le dialogue s'instaure :
Mon capitaine, nous appuyant sur votre humanisme connu, nous aurions souhait djeuner au quinquliba et au pain.
Accord, pourquoi pas ? (Applaudissements.)
Nous aurions souhait que vous nous accordiez deux branchettes de cassia qui nous serviront de brosses dents...
Accord, une branchette par semaine. Lieutenant, prenez note !
Au dessert; une banane ou une orange par repas.
Accord ! Ensuite ?
Mon capitaine, si vous pouviez nous faire envoyer quelques comprims d'usage courant pour nos besoins...
Je vous affecte un major qui viendra avec un stock important de produits, des spcialits et comprims pour soigner le bribri, le rhumatisme et la polynvrite qui font des progrs dans la salle. (Applaudissements nourris.) Que voulez-vous encore ?
Nous vous sommes reconnaissants pour tout ce que vous venez de nous accorder avec tant de gnrosit, mais nous avons deux autres proccupations, les dernires.
Lesquelles ?
Mon capitaine, depuis trois mois, les 14
fumeurs de la salle ne reoivent que deux cigarettes par quinzaine, c'est... peu. En outre, nous voudrions solliciter des bains de soleil au moins une fois par semaine. Nous avons constamment froid ; cette prison est construite dans une rizire.
Accord : 1 paquet
de cigarettes par semaine ; bain de soleil une fois par semaine ! Le lieutenant amnagera les conditions d'application de cette instruction.
En conclusion, mon capitaine, vous nous avez accord des faveurs inespres. Veillez, s'il vous plat, ce que ces promesses, qui nous transportent de joie, soient traduites en faits concrets ; vous nous aurez, alors, immensment combls...
Il rpond :
Soyez tranquilles, j'en fais une question d'honneur !
Sous nos applaudissements, le capitaine sort, et la porte se referme sur lui.
En attendant d'y voir clair, le moral est bon : il a remont la hauteur du nombril !
Le chef de chambre est flicit, il a su saisir la balle au bond.
Le capitaine, aprs un entretien avec le lieutenant et ses hommes, est reparti.
Le dtail des promesses est communiqu aux cellules et salles voisines ; on sent un regain d'espoir.
Un moment aprs, le lieutenant revient dans notre salle pour nous signifier son mcontentement de l'humiliation dont il a t couvert par le chef de chambre et toute la salle. lI nous affirme n'tre pas rancunier mais il tient faire la remarque. Toute la salle proteste.
Il sort visiblement sur les nerfs.
Le lendemain, un camion dcharge des tonnes de riz net, des fts d'huile, des cartons de savon, des cigarettes.
Le rve de Boubakar Bah
?
Gloire Dieu Tout-Puissant !
De la main la main, circulait dans la salle un tesson de miroir dont les dimensions n'excdaient gure 2 et 4 cm. L'objet n'avait pas de propritaire connu mais, mon avis, il devait appartenir au capitaine Pierre Koivogui qui l'utilisait dans notre cellule pour suivre les mouvements des geliers et des dtenus dans le Bloc [du Camp Boiro
].
Au gr des avatars de la dtention, des transferts et des excutions, il est devenu la proprit du Ghanen Kodjo Antwi
qui, toujours soucieux de son physique, ne s'en sparait plus. Il I'avait toujours entre les doigts, lissant sa moustache, extirpant mthodiquement de sa tignasse les cheveux blancs repoussants.
Un matin, alors que El Hadj Baba Camara
, ancien gouverneur de la Rgion administrative de Kissidougou, s'tait attel l'examen minutieux d'une dent carie, le tesson de miroir lui glissa d'entre les doigts et s'crasa en mille morceaux sur le plancher.
Pendant qu'il observe, stupfait, les dbris sur le sol, d'un bond, Kodjo est sur lui et lui administre une paire de gifles, des plus retentissantes.
El Hadj Baba reste calme, imperturbable, mieux, il demande mme pardon. Toute la salle qui s'est tue d'un coup, a les yeux braqus sur Kodjo Antwi
qui reste fig sur place.
Quelques instants aprs, la salle reprend son animation habituelle.
Le Ghanen confondu, embarrass, sollicite l'entremise du chef de chambre afin qu'il lui soit permis de prsenter ses excuses M. Baba Camara
.
Celui-ci, sans formalit aucune, estime que tout ce qui lui arrive dans cette prison s'inscrit dans la trajectoire de sa destine : son domicile, il a laiss de grandes armoires glaces dans lesquelles il se mirait de la tte aux pieds. Si dans cet enfer, il est battu aujourd'hui pour un tesson de miroir, c'est parce que Dieu l'a voulu !
El Hadj Baba Camara dit qu'il ne regrette qu'une seule chose : la perte du tesson de miroir qui tait bien utile tout le monde.
13
L'pisode Emile Ciss
et consorts
Emile Ciss
alias Michel Emile
! C'est un nom familier pour tous les cadres guinens et pour les populations intrieures des Rgions de Mamou, Lab et Kankan o il a servi . Sa biographie ferait l'objet de tout un volume ! Il suffit dc savoir qu'issu des relations coupables d'un Libanais de Mamou et d'une vendeuse de cacahutes (d'aucuns disent : la propre bonne du Monsieur), enfant naturel jamais reconnu, le bonhomme est d'une intelligence exceptionnelle, mise au service du mal !
Metteur en scne talentueux, au sens propre du terme, il l'est mieux encore au figur et machiavlique au plus haut dogr ; intrigant hors pair, il a russi incontestablement sduire Skou Tour
qui lui vouait une sympathie toute particulire, et peut-tre mme une certaine admiration au point que l'entourage intime du dictateur n'a pas manqu de s'en offusquer ; Emile portait ombrage jusques aux membres influents de la famille au pouvoir !
Cette situation fort enviable condamne, hlas pour lui, Emile terme ! D'une part, le Responsable suprme
ne va pas manquer d'utiliser tout ce qu'Emile C:iss
a d'imagination diabolique pour la mise en scne des complots imaginaires dont sa politique a besoin ; mais, d'autre part, c'est bien connu, l'ex-l'rsident a ses manires lui de payer ses dettes : personne au monde n'a jamais eu le temps de lui rappeler, de quelque faon que ce soit, un service rendu ! Car le Responsable suprme
paie ses dettes par l'limination physique de l'intress, gnralement conscutivement une main-mise fulgurante autant qu'phmre sur les rnes du Pouvoir...
Dans le cas d'Emile Ciss
, sa disparition
devait tre hte par l'intervention attendue des jeunes loups de la garde familiale, notamment de Siaka Tour
, neveu du Prsident Skou Tour
, celui-l mme dont les ambitions personnelles ne pouvaient nullement s'accommoder de l'ascendance d'un tiers sur la cour impriale de son oncle.
C'est ainsi que dans l'pre lutte engage entre le capitaine Siaka Tour et Emile Ciss
- alors gouverneur de la Rgion administrative de Kindia, prsident de la Commission d'enqute tous les moyens taient bons y compris les plus ignominieux. Aussi, pour le poste tant convoit de prsident du Comit rvolutionnaire central sigeant Conakry, les deux ennemis s'taient jur de s'liminer rciproquement.
Les ds taient jets. C'tait qui russirait son coup le premier !
A l'occasion d'une inspection
la Maison centrale, le capitaine avait donc dclar, en prsence de tous les dtenus, qu'il arrterait Emile Ciss
et l'affamerait pour nous venger ! Il faut dire ici que le capitaine tait rompu dans l'art de se constituer des sympathies , tout en s'acquittant scrupuleusement de sa fonction.
Ainsi, chacun, de son ct, travaillait secrtement et laborieusement la perte de l'autre.
Quelque temps passa. On apprit des geliers que le capitaine tait Kindia depuis une semaine et qu'il travaillait au Camp Km Bourama.
Un soir, vers 16 heures 30, une agitation soudaine, s'empare des geliers. Ils courent en tous sens, remplissent des seaux d'eau... qu'ils vident dans la cellule 8 o, chose surprenante, ils jettent des ordures mnagres ! Aprs ce bref remue-mnage, ils referment la cellule et prennent place sur le banc d'en face.
Quelques instants aprs, menottes aux poignets, M. Emile Ciss
, I'extrmiste ci-devant prsident, arrogant et cassant, de la Commission d'enqute , en blanc immacul de la Rvolution, fait son entre, tte basse dans l'enceinte de la Maison centrale.
Il est aussitt enferm dans la cellule la plus infecte, au mur noirci par les fumes quotidiennes de la cuisine attenante. Son incarcration dans ce camp de concentration o son seul nom semait la terreur parmi la centaine de ses victimes cruellement tortures, s'est oprce en prsence du capitaine en personne !
En un instant, une clameur de flicitations l'adresse du capitaine victorieux secoue tout le pnitencier ! Les injures fusent de partout :
Fils de chien ! Albinos ! Btard ! Sang-ml ! Etc.
Blotti dans sa cellule, il se fait tout petit, ne souffle mot.
Toutes les chambres la fois demandent de l'eau qui se puise la porte de la cellule 8...
La premire salle, dnomme salle T.F. , organise une danse folklorique. L'ancien ministre, docteur Alpha Amadou Diallo
une des victimes d'Emile conduit la danse suivi de la foule des dtenus jetant toutes sortes d'objets sur le sadique tortionnaire pris son propre jeu.
Pendant 48 heures, Emile Ciss
, menott, reste accroupi dans l'eau boueuse de sa cellule. Il supplie tant et si bien les geliers qu'ils intercdent en sa faveur : il est transfr nuitamment Conakry.
Quelques jours aprs, de hauts responsables de Kindia, dont le secrtaire fdral Mamadou Koulibaly
, le frre Gaston
, Hadja Nancy Tour
, sont arrts leur tour et crous la Maison centrale sur dnonciation calomnieuse d'Emile Ciss
.
Hadja Nancy Tour, 75 an
s environ, vice-prsidente du Comit rvolutionnaire des Femmes de Guine est soumise au supplice de la dite noire . Aux 4, 5 et 6 jours de sa privation totale d'aliments, ses pressantes et interminables supplications pour bnficier de quelques gouttes d'eau traumatisent littralement l'ensemble des dtenus. Mais, les geliers font la sourde oreille. Hadja sortira de la dite entre la vie et la mort.
Quelques jours plus tard, arriveront la Maison centrale cinq jeunes filles (dont je tais volontairement les noms) spcialement entraines au combat, au karat, au maniement et au tir de toutes les armes individuelles : ce sont les
Amazones de Kaldou
, charges de la scurit personnelle de l'ancien prsident de la Commission d'enqute...
L'une d'elles, tait encore en couches, car c'tait deux jours aprs la naissance d'un bb d'ailleurs fils naturel d'Emile Ciss
. Elle a t arrte Lab, transfre et croue Kindia. Son rejeton, abandonn aux mains de sa vieille mre, n'a pu survivre. Cette jeune maman faisait piti. Par les trous des portes, on la voyait presser ses seins volumineux dont la peau tait distendue et luisante, pour en faire gicler le lait qui coulait sous la porte. Les gardes la couvraient de sarcasmes.
Au fil du temps, ces filles finalement repenties, devenues des dvotes modles ont rendu d'minents services l'intrieur du camp. Elles obtenaient des chefs des renseignements intressants dont la primeur nous parvenait rgulirement.
Par ailleurs, ces jeunes filles il convient d'ajouter deux dames respectables qui vivaient avec elles et qui foraient le respect par leur digne attitude devant les atroces difficults de cette rclusion impitoyable.
Il s'agit d'abord de Mme
Marie Lorofy
, pouse de feu Laye Camara
, auteur clbre de l'Enfant noir
, venue prcipitamment Conakry embrasser son pre le docteur Lorofy
libr aprs une longue dtention au Camp Boiro
lors du complot dit Petit Tour . Elle avait t intercepte l'aroport alors qu'elle s'apprtait rentrer Dakar. Arrache ses enfants en bas ge et son poux malade, elle a purg plus de 7 ans de rclusion, sans motif.
Il y avait galement Mme Nn Gall Diallo
, ancienne responsable d'un Comit de base de Kankan. Dans les tourbillons de l'aprs-agression portugaise, elle avait t arrte et transfre Kindia o, 7 ans
durant, elle n'a jamais comparu devant la Commission d'enqute . Une nuit, elle a t discrtement libre.
Plus tard, en transit dans notre Maison centrale, une Mm Djdoua Kourouma se signala nuitamment par ses rires sonores, insouciante apparemment du caractre dramatique de la situation qui prvalait l'poque. Tt, le lendemain, elle disparut avant le lever du jour.
De nombreux intimes de M. Emile Ciss le suivirent dans sa dtention. Ce sont en particulier :
Selon les dtenus du Camp Boiro transfrs Kindia, Emile Ciss
aurait succomb sous les coups de fouet.
Il semble qu'un grad tait charg de lui administrer, chaque matin, cinquante coups de fouet bien compts, mission dont ce dernier se serait acquitt consciencieusement jusqu' l'extinction de l'ancien tortionnaire. Il est vrai que, selon une autre version, ce dernier serait plutt mort d'inanition.
Dieu sait qu'Emile Ciss
est redevable devant la Guine de la disparition de nombreux cadres de grande valeur.
Un soir, en rentrant d'une corve d'eau, M. Tassos Mavrodis
, de nationalit grecque, ancien exploitant du nigth-club de la Minire remet au chef de chambre un feuillet kaki qui lui aurait t gliss par la fente de la porte de la salle 4.
La chambre en prend connaissance il est demand notre salle, en intelligence avec la salle 4, de faire une prire collective qui nuirait au chef de l'Etat et crerait des difficults srieuses au rgime Un verset rciter 111. 111 fois y est mentionn.
Notre salle est partie prenante de la proposition de la salle 4, proposition dont l'intrt nous parait vident, aussi y a-t-il une plthore de candidats.
Le chef de chambre est charg d'accuser rception de la note et d'indiquer l'effectif de ceux qui vont prendre part la prire.
Comme d'habitude, la note rdige est jete sous les pieds des gars de la corve du jour, leur passage ; mais, chose surprenante, un moment aprs tous les Tour de notre salle sont appels la porte.
M. Kerfalla
, ancien directeur gnral de l'Urbanisme et Habitat et le chef de chambre sont conduits au poste puis enferms dans un magasin.
Les autorits se concertent.
M. Mamadou Baro Fofana
, secrtaire du capitaine Siaka Tour
est de passage la Maison centrale. ll dirige l'enqute avec autorit. ll me tend une feuille de papier, me dicte quelques mots crire. Ds qu'il commence sa dicte, je dpose la feuille, je refuse d'crire. Je lui demande de me rvler ce qu'il veut savoir. J'insiste. Il m'exhibe alors la note rdige par moi l'intention de la salle 4. Je reconnais l'criture comme mienne.
A la question de savoir les raisons de nos prires collectives, je rponds :
Pour solliciter la mansutude des hautes autorits. Notre rclusion nous pse et nous exaspre profondment.
M. Fofana dit :
C'est extrmement grave ce que vous voulez faire. Je n'en rendrai pas compte aux autorits en cette priode d'extrme tension car vous seriez tous fusills. C'est pourquoi, en accord avec le lieutenant Sidy Sako
, je me limiterai vous infliger une correction ce soir.
Il est inaccessible mes supplications.
C'est dcid. Je ne peux revenir sur la question.
Mon frre Kerfalla Tour
, Tassos
et moi rintgrons la salle plonge dans un profond dsarroi. En quelques mots, je dpeins la situation aux camarades : notre note avait t intercepte par un nouvel agent ayant pris service ce matin, le brigadier Abou Sylla
.
La sanction collective ne se fait pas attendre ; nous sommes privs de nourriture pour la journe et tous ceux qui sont mls l'affaire seront corrigs.
Un silence dprimant plane dans la salle.
Seul, accroupi, la tte entre les genoux, j'analyse la situation. Je regrette amrement cette bravoure qui rejaillit sur toute la salle. Mais, avais-je bien pris toutes les prcautions ?
J'tais plong dans ces mditations quand brutalement la porte de la salle s'ouvre. Mes camarades, Kerfalla Tour
, Tassos Mavrodis
et moi-mme sommes appels dans la cour. Une dizaine de soldats du Cmp Km Bourama sont dj l, nantis qui d'un nerf de boeuf, qui d'une lanire de caoutchouc.
Le lieutenant Sidy Sako
ordonne de nous ligoter tous.
J'observe mes amis. Les soldats les attachent avec un certain mnagement. Puis, c'est mon tour. Le soldat me demande l'oreille si je suis
Peulh
. Je rponds par la ngative. Oh, malheur ! Il passe la corde qu'il noue mon coude gauche puis au coude droit, place son genou au milieu de mon dos, tire sur la corde avec une telle force que je ressens de terribles brlures dans tout le corps. Il s'acharne sur moi, les coudes se touchent dans le dos, ma poitrine est en feu, la respiration est pnible, douloureuse, presque impossible.
Quant tout le monde est ligot, au moment o les pleurs et les gmissements sont leur paroxysme, le lieutenant Sidy Sako
passe, repasse, vrifie si les neuds sont bien faits. Il ordonne alors la bastonnade, qui ne doit s'arrter, prcise-t-il, que sur son ordre.
Immdiatement, les deux mastodontes qui m'entourent commencent m'assner, en cadence, de violents coups de nerf de boeuf et de caoutchouc sur la tte. Des clairs dfilent sous mes yeux ; dans mon dos, les morsures du fouet dchiquettent ma chemisette qui tombe en lambeaux. Les coups pleuvent sans fin ni rpit. Je n'en peux plus, j'appelle, en vain, en ce lieu, ma pauvre mre.
Pendant une quinzaine de minutes qui paraissent une ternit, nous sommes battus bras raccourcis par les soldats. lls n'arrtent pas, en dpit des ordres cris. Parfois, il faut leur arracher le fouet.
Mon frre Kerfalla Tour
, pourtant innocent, a le dos couvert de zbrures. Tassos Mavrodis
, quant lui, a reu un coup dc fouet sur l'arcade sourcillire gauche. Il hurle ; ce qui inquite quelque peu Sidy Sako
qui l'examine et constate qu'il saigne de l'oeil. Il le cajole mais le mal est cuisant. Mavrodis
n'arrte pag de crier au secours. Pauvre Tassos !
La sanction du fouet termine, la consigne est donne que nous devons passer la nuit assis dehors, exposs au froid et aux morsures des nues de moustiques.
A 6 heures du matin, on nous dtache. Les bras endoloris, presque paralyss nous tombent inoprants, invalides, sur les cts. Je suis incapable de porter ma main sur la tte ou de dfaire ma ceinture. Les blessures sont vives ; certains d'entre nous saignent encore abondamment ; d'autres ont les bras couverts d'ecchymoses.
Malgr tout, je tente un appui avant sur le sol. C'est extrmement douloureux mais cela vaut la peine. Aprs plusieurs flexions, je sens que je commence contrler les mouvements de mes doigis. Ma tte, lourde, couverte de bourrelets douloureux, fait extrmement mal. Je sens des crampes dans tous les membres. Les articulations sont ankyloses...
Etendu sur ma couche, je dors un moment. Vers 10 heures, je suis convoqu au bureau du chef de poste o se trouvent runis, le lieutenant Sidy Sako
, l'adjudant-chef Mamadou Baro Fofana
et des Gardes rpublicains. M. Fofana me fait part de ses regrets ; il affirme qu'il me connat de longue date mais qu'il tait tenu de prendre la dcision qu'il a prise. Toutefois, il se gardera de porter l'incident la connaissance du Chef
. Il vitera ainsi d'aggraver notre sort et nous pargnera les consquences imprvisibles qui en dcouleraient. Sidy Sako, quant lui, joue l'important dans son bureau, je ne le regarde mme pas.
M. Fofana me tend quelques bananes qu'il me prie d'accepter et de manger sur place. Je le remercie trs gentiment mais lui dis que je n'en avais pas besoin. Je sollicite l'autorisation de rintgrer ma salle ; il m'observe un moment et finit par accepter.
15
Les derniers condamns mort du Complot Kaman-Fodba
Dans la nuit du 26 au 27 mars 1971
, vers une heure du matin, alors que notre salle est plonge dans un profond silence, la porte s'ouvre ; le docteur Marga Bokar
est appel, charg habituellement de prodiguer des soins aux nombreux dtenus, il considre, comme tout le monde d'ailleurs, qu'il s'agit d'un appel de routine.
Quelques instants aprs, ses gmissements nous parviennent, on se prcipite la porte. On l'aperoit dj dshabill ; des geliers s'affairent le ligoter et, d'un pas rapide, deux d'entre eux se dtachent du groupe et viennent vers nous ; le groupuscule runi la porte se volatilise en un clin d'oeil.
Ils appellent ensuite successivement
La porte se referme sur nous. Nous continuons les apercevoir par les trous de la porte ; nos amis sont dj en sueur, demi nus, les coudes ligots dans le dos, de mme que les chevilles. Accroupis, ils se tordent de douleur.
Mon dsarroi est profond : je suis le dernier sur la liste officielle publie par Horoya *****. Je me crois susceptible d'tre appel d'un instant l'autre pour connatre le mme sort. Je suis confus, boulevers, muet. Je transpire grosses gouttes et ne sais que faire...
L'attente s'ternise mais le ronflement d'un vhicule qui se range devant le pnitencier nous parvient. Encadrs de geliers fortement arms, nos amis, par petits bonds, se dirigent vers le portail et le sinistre vhicule dmarre quelques instants aprs pour s'enfoncer dans la nuit noire.
La chambre, dans un silence dprimant, passe une de ses plus longues nuits.
Au lever du jour, on observe avec un profond chagrin les menus effets laisss par nos malheureux compagnons. On n'a pas le coeur les profaner !
Que de projets n'avons-nous pas dresss ensemble pour le moment o nous sortirions de cet enfer !
M. Marga n'avait jamais cess de parler de son pouse bien-aime. En dbut d'hivernage, quand les clairs labourent le ciel, il pense avec motion Mme Marga, qui ne les supporte pas... Diop, lui, parlait de sa belle Arabiou et de ses enfants...
Nous ne les reverrons donc plus jamais ces amis intimes ! Oh, cruel destin des hommes !
Paix vos mes et que Dieu vous accorde sa Misricorde et son Paradis. Amen !
16
En manque ou l'autre calvaire du dtenu fumeur
De tout temps, la cigarette a t un moyen de pression, de coercition, de torture supplmentaire pour les fumeurs impnitents en tat d'arrestation.
Au lendemain de leur perte de libert, les fumeurs sont systmatiquement privs de leur vice : il n'est pas rare d'entendre crier de cellule en cellule :
- Cigarette ! Feu ! Cigarette !
On qumande avec bassesse des mgots de cigarettes.
- Impossible, rpond-on, les consignes sont les consignes !
Une fois l'enqute termine, quand le dtenu a fini de dposer , conformment au bon vouloir de la Commission, il a droit 3 cigarettes par jour raison d'une cigarette aprs chaque repas.
En dehors de ces moments prcis, le fumeur doit se dbrouiller : troquer sa savonnette, son savon, sa pte dentifrice contre des mgots ramasss n'importe o.
A Kindia, notre salle abritait quatorze fumeurs invtrs qui, inlassablement rclamaient des cigarettes, parfois cor et cri.
Au dbut, ceux qui avaient quelque moyen s'en faisaient acheter. C'tait alors la fte, mais quelque temps aprs, une discipline rigoureuse s'installa et, du coup, ces faveurs inespres prirent fin.
La lutte pour la cigarette devint farouche.
Au cours des corves, les fumeurs se ruent sur les mgots jets dans les flaques d'eau use, les font scher avec application.
Les agents fumeurs sont harcels de demandes ; mais il leur est formellement interdit d'offrir une cigarette un dtenu. Quand ils veulent bien courir le risque, ils allument une cigarette, en tirent une ou deux bouffes et la jettent en indiquant d'un geste qui ils la destinent.
Vers le milieu de 1971, la crise de cigarettes tait devenue extrmement aigu ; des camarades n'hsitaient pas rouler les feuilles de cassia ou de papayer et mme des chiffons en guise de cigarettes.
Quand j'ai manifest mon tonnement devant tant d'attachement la consommation de ce poison, Mamadou Camara, gardien d'difice dans le civil, me dit :
- Tu ne connais pas notre calvaire ! Tu es heureux toi !
Sur un repas compos de quatre cuilleres de riz, le fumeur en cdait la moiti pour pouvoir tirer une ou deux bouffes de cigarette !
La distribution des cigarettes est un vnement important dans la salle. Quand les quatorze fumeurs ont chacun leur paquet de cigarettes et une boite d'allumettes, la paix et la concorde rgnent. Mais, si les chefs se dbrouillent notre dtriment, un combat implacable est vite engag. En pareil cas, le chef de chambre a un problme pineux rsoudre ; le partage est dlicat, la tension est extrme. Pour un rien, on en vient aux coups de poings. Les dbris de tabac restant au fond du paquet vide sont un trsor ; le papier pelure servant d'enveloppe est utilis pour rouler un tabac hypothtique ou des feuilles de cassia. Du clinquant d'aluminium, on fait des chapelets. Bref, rien ne se perd.
Par mesure d'conomie, le fumeur dfait toujours sa cigarette pour pouvoir en confectionner autant qu'il peut partir d'une seule. Les rouleaux obtenus, dont la taille varie avec la conjoncture, seront fums dans les moments difficiles.
Un autre problme est l'allumage de la cigarette. Les brins d'allumette sont rares et le prix payer est exorbitant. Le dtenteur d'un brin exige de tirer une ou deux fortes bouffes, ce que personne ne veut accepter !
Nous avions un ami, Amadou Sidib, surnomm L'Ingnieur . ll tait capable, avec une vieille lame bien aiguise, de trancher avec dextrit un brin d'allumette en deux, suivant la longueur, sans abimer le souffre ; ainsi, un brin pouvait allumer deux cigarettes ! Lecteur, tentez l'exprience ! Vous m'en direz des nouvelles et du coup, vous aurez conquis votre diplme d'ingnieur !
Pour la conservation du feu, tous les moyens sont bons. Les hommes de corve sont pris de ramasser dans l'arrire-cour tous les chiffons repoussants qui y trainent. Tresss correctement et allums par un bout' ils conservent longtemps le feu. De surcrot, l'odeur acre qui s'en dgage possde la rare vertu de repousser les nues de moustiques. En cas de pnurie de chiffon, un fumeur impnitent peut cder un pan de sa chemise et de sa couverture qui seront lacrs en bandes tresser.
En priode de crise aigu, le moral des fumeurs tombe au talon : un silence lourd plane dans la salle. Tasso Mavrodis se met alors, invariablement, voquer avec regret les monceaux de mgots qu'il faisait balayer les dimanches matin, au night-club de la Minire ! ll aurait bien souhait les avoir, en ce lieu !
Je supporte mal cette lourde atmosphre ! Je tape parfois la porte, demande aprs le chef de poste. Je le supplie d'accepter de nous faire l'aumne d'un paquet de cigarettes bon march. Il me regarde fixement, s'tonne de ce que je me dbatte toujours pour des fumeurs ingrats. Je le prie de n'en pas tenir compte mais d'agrer ma demande. Il le fait contre-coeur. Ie le remercie chaleureusement.
Le chef de chambre est devenu par la force des hoses un qumandeur attitr de mgots de cigarettes. Convoqu au poste de police, il repre les mgots, les compte et au moment de rintgrer la salle, il sollicite l'autorisation de les ramasser.
Alors, quelle que soit la ruse qu'il utilise pour tromper la vigilance des fumeurs de la salle, ds son entre, ils prtendent lui indiquer le nombre exact des mgots qu'il a ramasss ! Leur objectif est de l'empcher d'en soustraire pour ses intimes au cas o il en aurait l'intention !
Parfois, leurs exubrants tmoignages de reconnaissance, m'meuvent profondment, ce qui m'encourage persvrer dans cette voie, apportant mon maigre secours ces pauvres malheureux.
Malheureux, ils le sont, certes, plus que tout autre ! Aux souffrances physiques et morales communes tous les dtenus, la rclusion, aux soucis insupportables qu'on prouve concernant les siens dont souvent on ignore tout, l'incertitude d'un avenir problmatique, la soif et la faim, la privation de l'essentiel et de l'indispensable, s'ajoute pour eux ce malaise stupide d'une toxicomanie contracte la lgre par Dieu sait quelle vanit !
Que Dieu Tout Puissant dbarrasse le monde de tous les tabacs, de toutes les drogues. Amen !
17 Recherches dans l'intrt des familles
Aprs l'ouragan de l'agression portugaise et les tourments qui l'ont suivie, aprs les arrestations massives, les excutions sommaires, les pendaisons dans chacune des Rgions administratives, les massacres en srie dans les prisons, toutes les populations de Guine furent plonges dans un profond dsarroi.
Les parents taient sans nouvelles des leurs, arrachs leur affection.
Des recherches discrtes, longues et onreuses furent entames autour des nombreux camps de dtention parsemant le pays.
Le scnario est finalement connu. Une dame ou un vieil homme respectable voyage sous le couvert de son petit commerce, arrive dans une localit, tourne autour de la prison, salue avec dfrence les hommes de garde, entre en conversation avec eux, donne la kola, geste traditionnel anodin et dsintress ; puis, il ou elle passe son chemin...
La mme personne rapparait le surlendemain, salue, cre la familiarit, porte son choix sur un agent par affinit linguistique ou tribale et, au fil du temps, lui dvoile ses proccupations majeures, puis verse une importante somme d'argent en acompte. Le but : obtenir la signature, date de ce jour, de telle personne. Plus d'une fois un gelier a interpell, extrait le chef de chambre en lui disant :
- Prends la poubelle ! Va la vider l'arrire-cour !
Il lui embote le pas et une fois l'cart, il lui demande :
- Tu as connu Un tel ? Est-il l ? Dans la ngative, o penses-tu qu'il se trouve ?
L'agent visiblement intress presse le chef de chambre de lui dire la vrit. Il ajoute :
- Je suis prt tout faire pour toi. Aide-moi, c'est important. Un de ses parents est l, il m'attend.
Il exhibe un bout de papier de la dimension d'un timbre poste qui devra tre dat et sign de la personne qu'il recherche.
Dans la plupart des cas, la ralit tait triste.
Ces recherches dans l'intrt des familles ne se comptaient plus...
Notes
1. Peuple
vivant au Sngal et en Guine-Bissau principalement.
2.
Autrement dit: des mouchards ou des ennemis dissimuls ou potentiels.
3.
Le Front de Libration Nationale de Guine (FLNG) tait un front d'opposition Skou Tour regroupant des exils guinens, actifs l'extrieur, notamment dans les pays limitrophes et en Europe, donc galement en France.
4.
Alias Guide suprme de la Rvolution, alias Grand Elphant, alias Skou Tour.
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